Certains angles de rue marquent un croisement de siècles autant qu’un carrefour. C’est le cas à la rencontre de la Calle 57 et de la Calle 10, en plein centre historique de Campeche : c’est là, ses portiques tournés vers la place principale, que se dresse l’Edificio Cuauhtémoc, un édifice attachant et énigmatique de la ville fortifiée. Sa seule façade réunit bien des vies : siège du pouvoir vice-royal, berceau d’un héros de la marine, hôtel de voyageurs illustres et, selon la tradition locale, lieu de séjour d’une impératrice.
Cet article parcourt ces strates une à une : l’histoire documentée, la légende qui l’accompagne et les clés pour lire son architecture la prochaine fois que vous traverserez la place.

L’angle d’où l’on gouvernait la villa
Bien avant de porter le nom qu’on lui connaît aujourd’hui, cette parcelle faisait déjà partie du tracé fondateur de Campeche. Les ordonnances de la Couronne espagnole voulaient que les édifices de gouvernement de toute villa nouvellement fondée se regroupent autour de sa grand-place, et la villa de San Francisco de Campeche, fondée en 1540, ne fit pas exception. Les chroniques locales indiquent que, des premiers temps de la villa jusqu’en 1776, ce lieu faisait partie d’un ensemble administratif qui réunissait la prison, l’Audiencia, l’Alhóndiga et la Casa Real.
Cela mérite qu’on s’y arrête. L’alhóndiga, le grenier public, régulait le grain qui nourrissait le port ; l’audiencia rendait la justice ; la Casa Real représentait la Couronne face à la mer par laquelle entrait et sortait la richesse de la province. Pendant plus de deux siècles, bon nombre des décisions qui ont façonné Campeche ont été prises dans ce pâté de maisons, à quelques pas de l’endroit où les cafés installent aujourd’hui leurs tables sous les portiques. Au fil des ans, l’édifice s’est transformé : de siège administratif, il est devenu une élégante résidence particulière puis un espace commercial qui a su se réinventer sans perdre son caractère.

La maison natale d’un marin de Trafalgar
Un épisode marquant de son histoire eut lieu le 13 mars 1787, date à laquelle la tradition locale situe entre ces murs la naissance de Pedro Sainz de Baranda y Borreyro. Sa biographie semble écrite pour un roman : embarqué pour l’Espagne à onze ans afin d’y être formé comme officier de marine, il combattit à bord du vaisseau Santa Ana à la bataille de Trafalgar, en 1805, où il fut blessé trois fois. Des décennies plus tard, dans le Mexique indépendant, il organisa le blocus naval qui aboutit à la reddition du fort de San Juan de Ulúa en 1825, dernier bastion espagnol en territoire mexicain. C’est pourquoi on le considère comme le fondateur de la marine de guerre mexicaine (Armada de México), et il eut encore le temps d’installer à Valladolid, dans le Yucatán, la première filature et fabrique de tissus de coton du pays mue par la vapeur.
Savoir que ces murs ont vu naître un tel personnage ajoute une dimension à chaque visite. À l’Edificio Cuauhtémoc, on contemple une architecture et l’on marche aussi sur une histoire vivante de la navigation, de l’indépendance et de l’industrie mexicaines.
L’Hotel Cuauhtémoc et la nuit de l’impératrice
Entre 1863 et 1961, l’édifice ouvrit ses portes sous le nom d’Hotel Cuauhtémoc et accueillit de nombreux voyageurs illustres du XIXe et du début du XXe siècle. C’est à cette période qu’appartient un récit séduisant que l’on raconte sur ce lieu : la tradition locale veut que l’impératrice Charlotte de Belgique (Carlota) y ait séjourné lors de sa visite à Campeche, documentée du 11 au 16 décembre 1865.
L’honnêteté oblige à une nuance que peu de guides mentionnent : une autre demeure de la Calle 57, la maison natale de l’écrivain Justo Sierra, près de la Puerta de Mar, revendique elle aussi cette nuit impériale. Que deux édifices se disputent la même impératrice en dit long sur ce que son passage a représenté pour la ville. Mémoire exacte ou légende partagée, le récit fait partie de la trame narrative qui fait de l’Edificio Cuauhtémoc un lieu où l’histoire et le mythe dialoguent sans hâte.

Arcs mauresques : l’empreinte andalouse disparue
Ce qui distinguait l’Edificio Cuauhtémoc des autres constructions coloniales du pâté de maisons, c’était sa façade d’arcs de style mauresque, un clin d’œil à la profonde influence d’al-Andalus sur l’architecture de l’époque vice-royale au Mexique. Les maîtres d’œuvre (alarifes) qui bâtirent la Nouvelle-Espagne apportaient avec eux des siècles de tradition mudéjare, et à Campeche cet héritage se lisait dans les profils polylobés des arcs. Puis, dans les années 1960, sous le gouvernement du colonel José Ortiz Ávila (1961-1967), l’arcature mauresque de l’Hotel Cuauhtémoc fut démolie, jugée sans valeur architecturale, pour faire place aux portales Revolución, qui marquaient le progrès de la ville au même titre que d’autres ouvrages de style moderniste ; aujourd’hui, seuls des vestiges des arcs mauresques subsistent à l’intérieur de l’édifice.

En pénétrant dans l’édifice, le visiteur découvre un patio central qui conserve le caractère propre aux maisons patrimoniales de Campeche : colonnes, lumière filtrée, végétation et un silence qui contraste avec l’animation de la place toute proche. C’est la même grammaire spatiale que celle que nous décrivons dans notre guide sur l’architecture coloniale de Campeche : des murs épais qui régulent la chaleur, le patio comme poumon de la maison et une patine que l’on ne cache pas, mais que l’on arbore comme une médaille durement gagnée. Ce patio accueille aujourd’hui un espace gastronomique, preuve qu’à Campeche le patrimoine ne se fige pas derrière une vitrine : il continue d’être habité.

| Époque | Usage de l’édifice |
|---|---|
| Du XVIe au XVIIIe siècle (jusqu’en 1776) | Ensemble administratif de la villa : prison, Audiencia, Alhóndiga et Casa Real |
| Fin du XVIIIe et XIXe siècle | Résidence particulière ; la tradition y situe la naissance de Pedro Sainz de Baranda en 1787 |
| De 1863 à 1961 | Hotel Cuauhtémoc, lieu de séjour de voyageurs illustres ; la tradition y ajoute l’impératrice Charlotte en 1865 |
| Années 1960 | Démolition de l’arcature mauresque de la façade, sous le gouvernement du colonel José Ortiz Ávila, pour faire place aux portales Revolución ; les vestiges subsistent à l’intérieur |
| Aujourd’hui | Espace commercial et gastronomique sous les portiques, face à la place principale |
Comment le visiter : l’angle exact et ce qu’il faut regarder
L’Edificio Cuauhtémoc se trouve dans la Calle 10, entre les calles 55 et 57, avec ses portiques face à la place principale du centre historique. Ni billet ni horaire : il fait partie du paysage quotidien de la place, à quelques pas de la cathédrale de Nuestra Señora de la Purísima Concepción, du centre culturel Casa Seis et de la Puerta de Mar. Trois détails à rechercher :
- Les arcs mauresques. Entrez dans l’édifice et cherchez, dans les arcs qui conservent encore le style mauresque, les vestiges indélébiles de l’architecture andalouse.
- Le patio intérieur. Entrez sans hâte. La succession du zaguán (vestibule d’entrée), des colonnes et de la lumière filtrée est celle qui organise les maisons patrimoniales de Campeche depuis trois siècles.
- L’échelle face au pouvoir. Depuis les portiques, on embrasse d’un regard la cathédrale, l’ancien Palacio Municipal et la mer au fond : le triangle de la foi, du gouvernement et du commerce qui organisa la villa.

La visite s’intègre naturellement à une promenade à pied dans le centre fortifié. Si vous disposez de deux ou trois jours, notre guide pour un week-end dans le centre historique organise la place, les bastions et les quartiers en un itinéraire cohérent, et le guide des musées de Campeche complète le contexte historique, à quelques minutes à pied.
Dormez à quelques rues des arcs mauresques, dans une maison patrimoniale restaurée de la ville fortifiée.
Voir la collection →Où séjourner : habiter la même histoire
Pour comprendre l’Edificio Cuauhtémoc, mieux vaut habiter sa grammaire que le photographier depuis la place : le patio, le mur épais, la lumière filtrée. Les maisons patrimoniales restaurées de notre collection se trouvent dans le même centre fortifié, à quelques minutes à pied de la place principale, et conservent patios, poutres et murs d’origine avec un confort contemporain. Pour choisir votre point de chute, notre article séjourner à l’intérieur des remparts explique pourquoi l’emplacement change tout, et Campeche pour les voyageurs passionnés d’architecture propose la ville entière comme un musée habité. Le contexte général de la ville complète le tableau.
Questions fréquentes
Où se trouve l’Edificio Cuauhtémoc à Campeche ?
Dans la Calle 10, entre les calles 55 et 57, avec ses portiques face à la place principale du centre historique de Campeche, près de l’angle avec la Calle 57 et à quelques pas de la cathédrale.
Qui est né dans l’Edificio Cuauhtémoc ?
La tradition locale situe ici la naissance de Pedro Sainz de Baranda y Borreyro, le 13 mars 1787 : marin qui combattit à Trafalgar, artisan de la capitulation de San Juan de Ulúa en 1825 et considéré comme le fondateur de la marine de guerre mexicaine (Armada de México).
L’impératrice Charlotte a-t-elle séjourné à l’Edificio Cuauhtémoc ?
C’est une tradition locale bien ancrée, liée à sa visite documentée à Campeche du 11 au 16 décembre 1865, alors que l’édifice fonctionnait déjà comme Hotel Cuauhtémoc. Une autre demeure de la Calle 57 revendique aussi son séjour : le récit appartient donc autant à l’histoire qu’à la légende de la ville.
Peut-on visiter l’Edificio Cuauhtémoc ?
Oui. Ses portiques et leurs abords sont en accès libre à toute heure, et le patio intérieur accueille aujourd’hui un espace gastronomique. C’est une étape naturelle de toute promenade sur la place principale et dans le centre fortifié.
La prochaine fois que vous passerez au croisement de la 57 et de la 10, arrêtez-vous un instant. Traversez les portiques, cherchez à l’intérieur les vestiges des arcs mauresques, imaginez l’animation de la Casa Real il y a des siècles, la lampe d’un hôtel du XIXe siècle qui s’allume à la tombée du jour, et sentez combien Campeche, silencieuse mais fière, continue de raconter son histoire à qui prend le temps de l’écouter.
Revu et vérifié en juillet 2026 par l’équipe éditoriale de Casonas MX à Campeche. Les données biographiques de Pedro Sainz de Baranda ont été recoupées avec des sources historiques (naissance : 13 mars 1787) ; la visite de l’impératrice Charlotte à Campeche est documentée du 11 au 16 décembre 1865 et son séjour dans cet édifice est présenté comme une tradition locale ; l’arcature mauresque de la façade a été démolie dans les années 1960, sous le gouvernement du colonel José Ortiz Ávila, pour construire les portales Revolución. Mise à jour en octobre 2026 : biographie de Pedro Sainz de Baranda précisée d’après la plaque historique de la fabrique La Aurora Yucateca et des sources encyclopédiques. Nous restaurons et habitons des maisons patrimoniales dans la ville fortifiée.
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